Semaine noire pour Hollywood… Après le décès de James Garner et toujours en plein deuil dans la perte de l’aimé Robin Williams, on apprend ce matin la disparition de l’icone de plusieurs générations de cinéphiles, la divine Lauren Bacall. Victime à New York, à l’âge de 89 ans, d’un « accident vasculaire cérébral » d’après le site TMZ, « The Look » (faisant directement référence à son regard pénétrant devant la caméra), comme on aimait la surnommer, rejoint désormais son cher et tendre Bogey (Ndlr : l’acteur Humphrey Bogart), son premier et plus emblématique époux à l’écran comme à la ville, avec qui elle aura donné naissance à ses deux premiers enfants. Sa voix si particulière et son regard unique marquent à jamais l’histoire du grand septième art.

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Lauren Bacall

Née le 16 septembre 1924 d’immigrants polonais, la jeune Betty Joan Perske, de son vrai nom, grandit seule avec sa mère à partir de 5 ans, ses parents ayant divorcés. C’est d’ailleurs cette mère qui va la pousser à accomplir ses rêves en l’incitant à étudier l’art dramatique et la danse à l’American Academy of Dramatic Arts, en 1939. Sa beauté à nulle autre pareille compensera le train de vie modeste d’elle et sa mère, l’ayant obligé à quitter ses études artistiques. Après quelques petits jobs, elle s’engage très vite dans le mannequinat. Au début des années 1940, le petit nom de Lauren Bacall résonne déjà dans le tout Broadway, où elle se produit de temps à autre, parallèlement aux séances photos qu’elle livre pour la presse. Avec une facilité déconcertante, elle se fait vite repérer par des maisons de production de cinéma et devient très rapidement l’égérie que l’on connait tous aux yeux de grandes figures du cinéma de son temps.

Howard Hawks l’engage dans le mythique (Le) Port de l’Angoisse en 1945 (que nous vous conseillons vivement d’aller découvrir à la Cinémathèque Française, par exemple) ; elle est âgée alors de 19 ans, lance une carrière fulgurante grâce au succès de l’une de ses répliques cultes dans ce film (« Si vous avez besoin de moi, vous n’avez qu’à siffler. Vous savez siffler, Steve ? Vous rapprochez vos lèvres comme ça et vous soufflez !« ) et rencontre sur le plateau Humphrey Bogart, qu’elle épousera quelques temps plus tard. En 1946, Howard Hawks choisit une nouvelle fois de faire appel aux talents de l’actrice native de New York et à son tout aussi talentueux mari sur la production du (Le) Grand Sommeil, adaptée du roman de Raymond Chandler, et devenu sans aucun mal l’une des références prestigieuses du catalogue des films noirs du cinéma. Dans un registre très similaire, l’actrice décroche le rôle d’Iren Janen dans Les Passagers de la Nuit de Delmer Daves en 1947 ; elle y est rejoint, là encore, par son mari Bogey.

Lauren Bacall « The Look« 

Une année plus tard, « The Look »  se voit dirigée par John Huston dans le culte Key Largo. Le couple Boghart-Bacall joue au héros désabusé et à la veuve idéaliste. Il est certain que les deux monuments d’Hollywood sont au sommet de leur art dans ce film. L’un des grands moments de la carrière de Lauren Bacall est sa rencontre devant la caméra avec Marilyn Monroe et Betty Grable. Elles forment à l’écran un trio de mannequins détonnant qui espèrent, grâce à la location en commun d’un somptueux appartement, se faire de hautes relations dans la bonne société et ainsi pouvoir se marier, chacune, avec un millionnaire. Le film Comment Epouser un Millionnaire, de  Jean Negulesco, sorti en 1953, dénonce et divertit avec simplicité, pointant du doigt les travers de la société de l’argent et du luxe.

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Vincento Minnelli sublime l’actrice en 1955 dans le grand mélodrame hollywoodien La Toile d’Araignée, où elle incarne la maîtresse d’un psychiatre confronté à des problèmes professionnels. Mais un malheur terrible s’acharne sur la vie de Lauren au milieu des années 1950, le cancer de son époux. Refusant toute prise en charge médicale au début, Humphrey Bogart laisse lentement mais sûrement la maladie se propager. Disparaissant en janvier 1957, l’acteur mythique au sourire carnassier laisse sa femme dans le désarroi le plus total et met un point final à l’histoire du couple légendaire d’Hollywood. Lauren prend alors la décision de revenir aux sources et se lance dans une nouvelle carrière à Broadway. Enchaînant les succès sur les planches, celle-ci ne délaisse pas pour autant entièrement le cinéma qu’elle chérit tout autant, en collaborant avec des Sidney Lumet dans Le Crime de l’Orient Express en 1974, des John Wayne dans Le Dernier des Géants en 1976, des Robert Altman dans le satirique Health en 1979 et le frénétique Prêt-à-Porter en 1994 ou encore des Lars von Trier dans l’excellent Dogville en 2002. En 1961, Lauren Bacall prend aussi le temps de se remarier avec l’acteur Jason Robards. Ils divorceront huit ans après mais de leur amour naîtra le troisième enfant de Lauren, Sam.

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L’actrice continue à tourner par intermittence dans les années 1990/2000. On peut penser au film qui la met à l’affiche, Leçons de Séduction de Barbra Streisand en 1996, qui lui vaut une nomination pour l’Oscar du Meilleur Second Rôle Féminin et en 1997, le Golden Globe dans la même catégorie. Lars von Trier nourrit son inspiration avec cette égérie et lui propose le rôle de Mam dans son nouveau film Manderlay en 2004, dans lequel elle campe une femme dans l’âge, dirigeant une communauté sud-esclavagiste vivant selon les anciennes coutumes. L’actrice démontre une fois de plus son talent indéniable à s’accaparer entièrement le spectateur.

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Sa voix chez Disney

Du côté de Disney, elle a prêté sa voix, en 1999, au personnage de Madame Lacroque dans le long-métrage animé Madeline à Paris, réalisé par Marija Miletic Dail, produit par DiC Entertainment, filiale des Walt Disney Studios de 1996 à 2000. Le film a été distribué directement en vidéo exclusivement par Walt Disney Home Entertainment sur le territoire américain. En 2004, Lauren Bacall double le personnage de la Sorcière des Landes dans la version anglophone du film d’animation Ghibli Le Château Ambulant (Howl’s Moving Castle en anglais) du maître Hayao Miyazaki.

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Enfin, l’actrice s’est livrée au traditionnel moulage de ses mains sur une plaque exposée dans la cour du Chinese Theatre, devant l’attraction The Great Movie Ride au Parc Disney’s  Hollywood Studios à Walt Disney World Resort. Son premier époux Bogey est largement mis à l’honneur au sein de ce dark-ride, présenté sous forme d’audio-animatronic (aux côtés d’Ingrid Bergman) dans la scène dédiée au chef d’oeuvre Casablanca (dont un plan séquence est diffusé dans le film de l’attraction Cinémagique au Parc Walt Disney Studios à Disneyland Paris). Lauren Bacall fut l’une des actrices sélectionnées pour servir d’inspiration artistique à la conception du personnage animé de Jessica Rabbit (avec Veronica Lake et Rita Hayworth ou encore Marilyn Monroe), apparu pour la première fois dans Qui Veut la Peau de Roger Rabbit ?

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Trois récompenses honorifiques viendront ancrer définitivement l’actrice dans la légende : un César d’honneur en 1996, un prix honorifique au Festival de Berlin en 1997 et un Oscar d’honneur en 2009, célébrant l’ensemble de sa carrière. A tous les égards, Lauren Bacall, incarnant l’âge d’or d’Hollywood dans ce qu’il a de plus fascinant et rayonnant, nous manquera. Sa filmographie, forte d’une cinquantaine d’œuvres, mettait en avant non seulement la beauté, la voix et le regard bleu que l’on connait mais la personnalité dynamique (se revendiquant férocement démocrate, libérale et même anti-républicaine) qui l’ont emmené dans les hautes strates des légendes d’Hollywood dès les années 1950. « The Look » restera à jamais dans le cœur du public avec ses répliques cultes, son couple, digne représentant des amours d’Hollywood, et son talent indétrônable.

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En 1988, l’actrice s’était confiée au (Le) Monde à propos de son revirement de carrière au théâtre et les différentes images qu’elle a pu véhiculer tantôt star de cinéma, tantôt vétéran, tantôt vedette de théâtre, tantôt mannequin… Toute la lucidité de l’actrice s’exprime dans ses propos sur le phénomène de légende hollywoodienne :

Le Monde : Rendez-vous avec la mort est très distrayant…

Lauren Bacall : Est-ce que j’ai été élevée pour devenir une « distraction », c’est toute la question !

LM : On ne vous avait pas vue depuis longtemps.

L. B. : J’étais sur scène. J’y suis restée sept ans. Et sept ans, c’est trop long. Malheureusement, en Amérique, vous devez signer une pièce pour un minimum d’un an. Afin que les investisseurs retrouvent leur argent. Sinon, on ne trouve plus d’argent ni d’ailleurs d’investisseurs. La dernière pièce que j’ai jouée aux Etats-Unis, en Angleterre et en Australie, est Doux oiseaux de jeunesse. La production à New-York était immonde. A Londres, en revanche, j’ai adoré. Avoir Harold Pinter comme metteur en scène, un bonheur ! Quel homme magnifique !

Le théâtre, pour un acteur, c’est ce qu’il y a de mieux. On ne peut pas vous couper au montage. Il faut bien dire aussi que si j’ai fait autant de théâtre, c’est parce qu’on me l’a demandé. On m’a offert des rôles intéressants au théâtre, pas au cinéma.

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Lauren Bacall à Deauville en 1988

« IL FAUT ÊTRE RÉALISTE »

Quand vous jouez au théâtre, les gens de cinéma commencent par se dire : « Oh ! Elle n’a plus aucune envie de tourner, c’est clair. » Puis ils vous oublient pour de bon. Ils vous oublient, aussi simple que çà. En Californie, si vous n’êtes pas là, vous n’êtes nulle part.

Un jour, j’ai donc décidé que cela devait changer. Je n’étais pas apparue sur un grand écran depuis sept ans. Pas plus d’ailleurs que sur le petit. C’était un peu ridicule, non ? Quoique, désormais, les beaux rôles se fassent rares. De temps en temps, bien sûr, je voyais un beau film avec un beau rôle. Justement, on ne me l’avait pas proposé.

J’ai compris que si je restais assise dans mon coin à rêver du rôle sublime dans un film sublime qui obtiendrait un sublime succès, j’étais foutue. C’est dur, mais il faut être réaliste : dans ce métier, on est rejeté. Tout le temps rejeté.

Et c’est sur ces fortes pensées que j’ai tourné trois films en un an. Trois films où, dirons-nous, j’apparais. A Londres, un thriller où je joue une grand-mère siphonnée, pas vraiment mon truc, mais enfin… A Boston, Mister North, qu’a réalisé le plus jeune fils de John Huston, et ce Rendez-vous avec la mort.

J’ai aussi, durant l’année écoulée, participé de très près à l’élaboration d’un documentaire sur Bogey [Son mari décédé Humphrey Bogart]. Pour plusieurs raisons. D’abord, je trouve que tous ceux qui ont été faits jusqu’ici sont mauvais. Ensuite, je voulais rétablir certaines vérités, pour les enfants. Le culte de Bogey est très simpliste, très réducteur. Mégot au coin de la lèvre. Revolver. Le dur… Moi, je voudrais qu’on sache que c’était un acteur, un vrai. Qui avait un énorme respect pour le travail bien fait. Je pense que ça n’a pas été assez dit.

Par contre, on a beaucoup trop dit qu’il était ivrogne. Je peux vous l’affirmer, Bogey n’était pas le moins du monde alcoolique. Il buvait, beaucoup. Il buvait même trop, d’accord, mais jamais pendant le boulot. De toute façon, au fil des années, il a bu de moins en moins. Au cours de son troisième mariage, il était bien obligé de boire pour survivre, sa femme était saoule vingt-quatre heures sur vingt-quatre (rires).

Pour expliquer tout cela, j’ai donc autorisé que soient exploités certains documents inédits, des petits films que j’avais chez moi, des carnets de notes datant de ses débuts au théâtre. Je me suis vraiment impliquée dans ce documentaire.

« FOLLEMENT AMOUREUSE »

LM : Et maintenant ?

L. B. : Maintenant ? Je suis chômeuse !

LM : Comment expliquez-vous la nostalgie universelle qui entoure les films que vous avez tournés avec Humphrey Bogart, Le Grand Sommeil, Key Largo ?

L. B. : Je pense que c’était des bons films. Cette survie exceptionnelle est due à Bogey, pas à moi. J’y suis associée, mais Bogey vient en premier. Puis le couple que nous formions… J’ai passé une grande partie de ma vie à essayer de trouver ma propre identité. Et ça n’a pas été facile. Ça n’est toujours pas facile. Après tout, cela fait trente ans que je travaille sans lui…

LM : Vous avez eu beaucoup de mal à devenir une star à part entière ?

L. B. : Et comment ? C’était déjà très dur d’en avoir envie. Quand vous commencez une vie commune, quand vous êtes follement amoureuse… Je voulais qu’il ne manque de rien, je voulais qu’il ait ce qu’il n’avait jamais eu. Ma carrière passait au second plan, évidemment. On s’est séparés, une fois. Quand j’ai tourné Comment Epouser un Millionnaire, il faisait un film en Italie. Une fois seulement…

C’est comme ça. Je n’ai aucun regret. Si j’avais agi autrement, j’aurais sans doute fait une ou deux choses intéressantes de plus. Et après ?

LM : Vous avez rarement tourné en Europe. Et jamais en France ni en Italie.

L. B. : Je ne sais pas pourquoi. J’aimerais beaucoup. De toute façon, je suis une nomade, je n’arrête pas de voyager.

LM : Vous emportez toujours un peu de votre maison avec vous ?

L. B. : Quoi ? Des petits bibelots ? Des petits coussins ? Non. Rien. Les photos de mes enfants, c’est tout. J’enfourne tout dans les valises, j’emporte trop de choses, jamais les choses qu’il faut.

LM : Combien de valises ?

L. B.  : 950, au moins. Les gens me regardent comme une folle.

LM : On imagine le contraire. Miss Bacall, la déesse en tailleur ! Si élégante. Sachant toujours ce qui va avec quoi !

L. B. : Ah, non ! Je ne sais jamais quoi me mettre sur le dos. Je reste plantée devant mes placards pleins, et je n’arrive pas à me décider. En voyage, c’est pis.

LM : Vos enfants ?

L. B.  : Ils sont si grands ! L’ainé est producteur de télévision. Il vivait dans le New-Jersey. Il vient de s’installer en Floride. Ma fille vit en Californie. Sam, le plus jeune, le seul acteur des trois, ne gagnait pas sa vie au théâtre, à Broadway. Il va partir pour Hollywood… Mes enfants ? Ils ont seulement besoin de savoir que je suis vivante…

Quand je reviens chez moi, à New-York, je m’aperçois que mes amitiés ont un peu souffert de mon éloignement. Les gens sont contents de m’entendre au téléphone, « Ah, chic ! tu es là ? » Mais je ne fais plus partie de leur vie. Et puis, la plupart de mes amis sont des couples. J’ai de plus en plus de mal à jouer les surnuméraires. Comme je n’aime pas non plus me trouver dans la seule compagnie des femmes ! Je pense que je suis en train de devenir une sorte d’ermite.

Excellent pour se livrer à l’écriture. Je vais donc écrire, ou du moins essayer d’écrire, la suite de mon autobiographie. By myself. Par moi-même… Ça signifie aussi « Toute seule ». Vous aimez ce titre ? C’est Irwing Shaw qui m’a aidée à le trouver.

Et continuer à me bagarrer… by myself… Plus on vit, moins on sait ; mais tant pis. Ça ne m’empêchera jamais d’ouvrir les portes, les fenêtres. D’ouvrir les yeux.

Propos recueillis par Danièle Heymann du journal Le Monde.