Une ville américaine qui semble figée en 1860, une majestueuse montagne autrefois source de richesses en son centre, et un manoir délabré, sombre et inquiétant qui surplombe tout le reste du haut de sa colline…

Bienvenue à Thunder Mesa, la cité fictive imaginée par les designers de Frontierland, l’une des cinq zones thématiques du parc Disneyland, à Disneyland Paris ; et pas des moindres. En effet, ce land est le résultat d’un travail scénaristique très élaboré de la part des « imagineers » (ces groupes d’ingénieurs et d’artistes travaillant au sein des parcs à thème Disney), et qui relie chacun des éléments qui le composent : décors, boutiques, restaurants, et bien sûr les attractions… tout a été conçu dans un esprit d’unité, pour donner l’impression au public de voyager dans le temps, au cœur du Wild West américain et de cet endroit pour le moins intrigant, entre fiction et références historiques.
D’ailleurs, « on raconte des tas d’histoires sur la ville de Thunder Mesa »… et s’il existe certaines clés de compréhension dissimulées ici et là par ses créateurs eux-mêmes, il semblerait que la ville soit loin d’avoir livré tous ses secrets…
C’est ainsi grâce à cette richesse narrative dont est imprégné le land mais aussi à la place laissée à l’imagination des visiteurs qu’un projet absolument hors du commun verra prochainement le jour : « Phantom Manor : The Bride’s Song », soit le tout premier film directement inspiré de l’univers de Thunder Mesa et de son iconique manoir fantôme.
Dans un teaser sorti le 31 octobre 2024, les premières images de ce court-métrage (qui devrait être d’une durée d’environ 30 minutes) ont enfin été révélées, quatre ans après le début de la production. A cette occasion, nous avons eu le privilège de pouvoir échanger avec son réalisateur, Johan Souply. Créateur inspirant et inspiré, il partage avec nous son rapport personnel au célèbre Phantom Manor, et nous parle de son processus créatif dans le cadre de la conception de ce film événement, à l’appui de photos exclusives du tournage.
Alors, pauvres mortels, oserez vous pousser les portes du manoir (et de cet article) ?…
Un mystérieux manoir qui ne cesse de fasciner
Là où Big Thunder Mountain (ou plus communément appelé « le train de la mine ») incarne l’attraction à sensation de la zone de Frontierland, un coaster familial dont la file d’attente ne désemplit jamais ; c’est bien le Phantom Manor qui fait sans doute l’objet du plus de questionnements.
Situées l’une en face de l’autre, ces deux attractions sembleraient presque communiquer entre elles, et ce n’est pas un hasard. Selon l’histoire créée entre autres par Tony Baxter et Jeff Burke, les deux sont intrinsèquement liées, et c’est ce qui accentue toute la densité de l’expérience immersive que peut représenter la découverte de Thunder Mesa pour les visiteurs du parc.
Selon cette « légende », donc, Big Thunder Mountain abritait autrefois une mine prospère, construite par l’industriel Henry Ravenswood qui s’était alors considérablement enrichi grâce à celle-ci. Suite à cela, il fit bâtir un somptueux manoir non loin de là, pour y vivre aux côtés de son épouse Martha et de leur fille Melanie. Tout allait dès lors pour le mieux et la ville de Thunder Mesa, dominée par la famille Ravenswood, était plus glorieuse que jamais. Mais un jour, une terrible explosion survint au cœur de la montagne, emportant Henry et Martha Ravenswood avec elle. Quant à leur fille, qui était sur le point de se marier, plus personne ne l’a jamais revue. Ou peut-être a-t-elle été aperçue à la fenêtre de cet étrange manoir abandonné des années plus tard ? Qui sait…
S’il est parfaitement possible de visiter le land et de profiter des attractions sans avoir connaissance de ces détails narratifs, l’histoire créée par les imagineers vient donner un peu plus de contexte à la storyline de Phantom Manor et à l’ambiance dans laquelle elle aspire à plonger le public.
Qui est donc ce mystérieux fantôme qui hante les lieux et dont on entend la voix ? Qu’est-il arrivé à la future mariée ? Que renferme cette demeure lugubre, d’apparence abandonnée ?… Autant de questions qui rendent la visite de l’attraction non seulement exaltante, mais aussi très stimulante car nombreux s’y trouvent les détails à observer et les références à explorer.
Pour les passionnés de parcs à thème, Phantom Manor incarne d’ailleurs bien souvent une forme d’absolu, une attraction parfaite dans son ensemble, fruit d’un travail créatif des plus complets : technologiquement très aboutie, visuellement impressionnante tant de l’extérieur qu’à l’intérieur, et qui offre une expérience d’immersion totale à tous ceux qui osent s’aventurer dans son antre, grâce à des décors, audio-animatroniques, ou encore effets spéciaux et sonores particulièrement réalistes.
C’est aussi une attraction qui a su résister aux affres du temps, et qui continue de fasciner les visiteurs malgré sa thématisation originale et dépourvue de toute licence cinématographique Disney, à proprement parler. La puissance de l’histoire se suffit encore à elle-même, ce qui est suffisamment rare pour être noté dans un parc Disney aujourd’hui.
Avec le Phantom Manor, les imagineers de Disneyland Paris ont ainsi revisité ce grand classique de la fête foraine qu’est le « train fantôme » pour y développer un univers à part entière, qui dépasse très largement le simple divertissement passager.
C’est toute une fable que racontent les créateurs du manoir au travers de celui-ci, toute une mythologie qui se dévoile dans l’entièreté du land si l’on ouvre l’œil et que l’on se laisse porter par l’atmosphère des lieux. Une atmosphère que l’on ne retrouve d’ailleurs que dans les créations pour lesquelles l’envie de raconter une histoire, de procurer une émotion et de rester dans les mémoires est plus forte que la seule volonté de distraire. Phantom Manor et la ville de Thunder Mesa représentent non seulement un hommage culturel et historique à l’époque de la ruée vers l’or aux États-Unis ; mais aussi une réflexion sur le bien et le mal, grâce au développement d’une ambiance à la fois sombre, poétique et tragique.
Phantom Manor est en cela une œuvre à lui seul. A la sortie de l’attraction, lorsque vient le moment de « revenir à la réalité », rares sont ceux qui restent de marbre face à ce qu’ils viennent d’expérimenter, et certains en ressortent même des rêves et des idées plein la tête, et l’envie de créer, eux aussi à leur tour, leurs propres histoires.
C’est bien le cas de Johan Souply, jeune réalisateur grâce à qui, à la manière de « Pirates des Caraïbes » ou encore « Jungle Cruise », l’attraction Phantom Manor va connaître sa toute première adaptation filmique.
Ce n’est donc pas une superproduction hollywoodienne qui est derrière ce projet, mais une équipe créative indépendante, qui, comme les imagineers, est animée d’une envie profonde de mettre tout son talent et savoir-faire au service d’un projet hors-norme qui marquera les esprits.
Johan Souply et Phantom Manor, la loi…de l’attraction ?
Du rêve à la réalité
Sans (mauvais) jeu de mot, il paraîtrait que la loi de l’attraction consiste à penser que le positif finit toujours par attirer le positif. Et ce n’est pas Johan Souply qui nous dira le contraire. Bien déterminé à mener chacun de ses projets à terme (ou du moins, « essayer », pour reprendre ses propres mots), ce talentueux conteur d’histoires n’a jamais cessé de croire en ses rêves et de communiquer ses passions avec le public au travers de ses différentes productions, sur internet et ailleurs.

En effet, on a d’abord connu Johan en tant que réalisateur de vidéos consacrées à ses thématiques de prédilection, comme le cinéma et les parcs à thème (dont notamment une « fausse » publicité pour l’attraction « Ratatouille » de Disneyland Paris, pour ne citer qu’elle) sur YouTube ; puis en tant que constructeur de sa propre attraction itinérante (le « Spaceventure »), ou encore metteur en scène d’un spectacle interactif (la « Hollywood Expérience »).
En définitive, Johan Souply est un artiste qui ose, et qui ne recule devant rien pour donner vie à ses ambitions créatives. Et c’est désormais à l’une des découvertes les plus marquantes de sa vie qu’il souhaite rendre hommage aujourd’hui : Phantom Manor. « Avec Titanic et Terminator 2, ces trois univers m’ont donné l’envie, moi aussi, de raconter des histoires« , affirme-t-il.
L’attraction représente en effet un véritable pilier de son patrimoine culturel personnel. « C’est d’ailleurs le seul et unique souvenir que j’ai de mon premier passage à Disneyland : la maison hantée », nous confie-t-il. « J’avais six ans, et cette expérience m’a profondément marqué. Près de trente ans plus tard, je reste toujours fasciné par cette demeure et par l’histoire qu’elle raconte ».
Réaliser un film sur le thème de cette attraction mythique de Disneyland Paris était donc un rêve de longue date pour le jeune cinéaste : « Cela fait plus de dix ans que je rêve de donner vie à l’écran à l’atmosphère mystérieuse du manoir des Ravenswood et de Thunder Mesa ». Pour lui, apporter sa propre pierre à l’édifice de l’univers de Phantom Manor n’était qu’une question du temps. « A chaque fois que je faisais l’attraction, j’éprouvais une sensation étrange, comme s’il fallait que j’en fasse quelque chose. Je ne pouvais pas me contenter de la visiter passivement. J’avais besoin de comprendre ce que l’on ressent à l’intérieur et de retranscrire cette émotion dans un film ».
D’ailleurs, dès 2010, il réalisait une « bande annonce fictive » inspirée de Phantom Manor, à travers laquelle il exprimait déjà son ambition de pouvoir un jour réaliser lui-même un film sur l’attraction, même si les proportions de son projet actuel sont en réalité bien plus conséquentes que ce qu’il visualisait il y a des années. A l’époque, « je pensais pouvoir envisager un jour un projet plus ambitieux », explique le réalisateur, « mais je n’aurais jamais imaginé avoir chez moi quatre plateaux de tournage reproduisant l’attraction. C’est ça, la véritable « upgrade » inattendue ».
Autrement dit, pour ce projet, Johan Souply a vu encore plus grand que son aspiration de départ, et lui-même s’émerveille de l’ampleur que prend d’ores et déjà la production du film à ce jour : « Cela réalise aussi un autre rêve auquel je ne m’attendais pas : posséder une partie du manoir rien que pour moi ». En effet, « les quatre plateaux de tournage de notre film sont à taille réelle. Il suffit de regarder notre teaser pour s’en rendre compte : il n’y a aucun fond vert. Tout ce que l’on voit à l’image a été entièrement construit en studio, grandeur nature ».
C’est ainsi un projet plein de sens que le réalisateur est entrain de concrétiser ; pour le créateur déterminé qu’il est, mais aussi pour le rêveur passionné qu’il a toujours été. « Je crois que, lorsque ce projet sera terminé, je serai libéré de quelque chose. C’est ce genre de moment rare dans la vie où, pour une fois, il n’y a aucun doute sur le chemin à suivre ».
Le lancement officiel du projet en 2021
C’est en 2021 que la préproduction du film « Phantom Manor : The Bride’s Song » (qui signifie en français « Le Chant de la Mariée ») a donc officiellement démarré. Après la finalisation de son scénario, Johan Souply annonce alors qu’il réalisera le tout premier film inspiré de l’attraction Phantom Manor, et le projet est financé dans un premier temps en partie par le public, au moyen d’une cagnotte participative sur la plateforme Ulule.
Lorsqu’on lui demande ce qui pour lui a eu l’effet d’un déclic pour se lancer pleinement dans l’aventure, il répond : « J’attendais simplement le bon moment, celui où tout s’imposerait comme une évidence ». Et pour lui, « ce moment est arrivé avec la rencontre de Mathieu Muller, le directeur de la photographie du film », qui travaille donc sur les prises de vue et l’identité visuelle de ce dernier.

« Mathieu me ressemble beaucoup », poursuit Johan Souply. « Nous partageons de nombreux points communs, notamment dans notre vision professionnelle et nos références, notre humour. Notre plus grand point commun, c’est notre acharnement au travail et notre volonté de produire de la qualité. On fait partie de ces gens capables de passer des nuits blanches sur un projet, de sacrifier nos week-ends et nos vacances pour nos films. Cela rend parfois notre vie sociale compliquée, mais nous aimons le cinéma et avons choisi ce métier. Nous sommes en constante évolution, toujours à la recherche de moyens pour être meilleurs qu’hier. C’est exactement ce que je recherche dans mes équipes : des personnes ambitieuses et pragmatiques qui agissent ».
Une rencontre professionnelle et humaine déterminante, donc, car ce film, le réalisateur le voulait techniquement très abouti, à la hauteur de son sujet, et donc empreint d’une réelle ambition de cinéma : « Je savais que si je devais faire un film sur Phantom Manor, je ne voulais pas le tourner avec ma petite caméra et un fond vert. Je voulais le réaliser dans des conditions dignes du cinéma, avec une vraie maîtrise de l’image. Ma rencontre avec Mathieu m’a fait comprendre que j’avais trouvé le dernier élément qui me manquait pour lancer ce projet ». D’ailleurs, grâce à la participation de Mathieu Muller, Johan Souply nous précise que « le film devient officiellement une coproduction entre mon association « La Cité des Rêveurs« , qui finance la production et les décors, et « A-Squad Pictures« , qui assure la qualité de l’image avec les caméras, lumières, machinerie, et techniciens. À chaque tournage, c’est tout une camionnette de matériel audiovisuel qui débarque sur le plateau ! ».
Et bien entendu, le réalisateur n’aurait jamais pu envisager la mise en œuvre d’une telle production cinématographique sans être entouré d’une équipe technique et créative motivée, totalement engagée dans le projet, et consciente de l’ampleur du travail qui l’attendait. « S’entourer de personnes créatives est un véritable défi », constate-t-il. « Surtout lorsque notre projet est porté par une association à but non lucratif où nous sommes tous bénévoles. Même dans des projets professionnels et rémunérés, il n’est jamais simple de trouver des collaborateurs capables d’allier un travail de qualité à une excellente entente humaine ».

Une problématique effectivement non négligeable, et dont le public n’a pas nécessairement conscience à première vue, à moins de s’intéresser en profondeur à ce qu’implique la conception d’un film dans sa globalité, et pas seulement au résultat final.
D’ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fait d’être passionné par l’univers de l’attraction ne suffit pas. Comme l’affirme le réalisateur, il faut être prêt à fournir un travail conséquent et long avant de pouvoir enfin obtenir la satisfaction tant attendue : offrir au manoir une seconde vie, à l’écran. « Bien que le terme Phantom Manor puisse motiver certaines personnes, ce sont surtout mes dix années de vidéos YouTube et de projets passés qui leur donnent une idée claire de ce que cela implique de travailler avec moi. Ce n’est pas tant le thème du projet qui les motive, mais plutôt le « pourquoi » derrière sa création. Le thème Phantom Manor a d’ailleurs surtout pour effet d’attirer des personnes intéressées par l’attraction, mais qui se découragent rapidement face à l’ampleur de la tâche. Beaucoup réalisent qu’elles ne sont pas en mesure de nous aider efficacement. Même lorsqu’on leur confie une tâche représentant à peine 1 % du projet, certaines trouvent cela trop compliqué et abandonnent presque immédiatement ».
Accompagné, tout compte fait, d’une équipe plus réduite mais expérimentée et persévérante, le cinéaste en conclue : « C’est finalement une bonne façon de distinguer les personnes faites pour les métiers du cinéma de celles qui ne le sont pas ».



« Je suis également très motivé par le soutien de Stéphane [Krawczyk] (Androland), qui a été mon caméraman sur de nombreux projets précédents », ajoute le réalisateur, insistant sur le rôle essentiel de ses collaborateurs. « Nous partageons une passion pour l’image et les parcs à thème. Je suis ravi qu’il soit là pour les photos et les vidéos du making-of, qui sont une part essentielle du projet. Stéphane a même tourné le premier plan de notre teaser. Des personnes comme lui et Mathieu, on en rencontre peut-être une fois tous les 10 ans. C’est comme si le destin avait prévu que nos chemins se croisent un jour pour créer une team de choc ».
C’est ainsi que fin 2024, après des années de travail préparatoire incluant notamment la construction d’impressionnants décors faits-mains et en impression 3D, le projet a considérablement avancé. Le tournage a enfin pu commencer, notamment celui d’une séquence iconique mettant en scène Melanie Ravenswood, l’un des personnages phares de l’univers de l’attraction. Concernant la suite, le réalisateur nous indique que la « prochaine session de tournage, qui durera 7 jours, va à la fois mettre 80 % du film en boîte et coûter près de 15 000 € ». Force est de constater que l’arrivée à cette étape cruciale témoigne de la solidité de l’équipe et de la grande compétence des personnes engagées dans la création du film. Malgré un budget bien loin de ceux propres au cinéma hollywoodien et une organisation nécessitant ingéniosité et ténacité, c’est un extrait saisissant que dévoile dès à présent le premier teaser paru le 31 octobre 2024 ; annonciateur d’un film des plus ambitieux.

Dans cette dynamique, bien qu’il reste encore beaucoup à faire, la production maintient son cap avec entrain et professionnalisme et s’approche, pas à pas mais assurément, de son objectif final. « Quand tu t’apprêtes à dépenser 15 000 € en sept jours en comptant uniquement sur une équipe de 50 bénévoles qui viennent sur leur temps libre, il faut avoir une confiance bien accrochée », ajoute Johan Souply. « C’est pourquoi, en attendant, nous profitons de petites journées de tournage, ce qui nous permet de nous préparer au gros morceau qui nous attend ».
Si le projet est donc actuellement en plein chantier, il a également nécessité un développement tout aussi conséquent en amont, notamment en ce qui concerne le travail d’adaptation.
Une question se pose alors : Comment créé-t-on un film sur Phantom Manor ?
« The Bride’s Song » : L’héritage de Phantom Manor
De l’attraction à l’écran : le travail d’adaptation
Produire un film inspiré d’une attraction implique en effet un véritable travail d’adaptation, comme on adapterait un livre au cinéma. Cette démarche, cela fait maintenant des années que Johan Souply l’a amorcé, même bien avant de se lancer officiellement dans la réalisation de « Phantom Manor : The Bride’s Song », son film en préparation.

Doté d’une sensibilité certaine en matière de storytelling, Johan Souply semble avoir toujours eu une lecture extrêmement approfondie de l’attraction et de ce qui entoure cette dernière ; qu’il s’agisse de ce qui est observable au premier abord par les visiteurs, ou de l’intention des concepteurs, ce qu’ils ont cherché à faire ressentir au public. En d’autres termes, Johan Souply n’est pas un simple contemplateur. Dès son entrée dans le manoir, il est un passager actif, fasciné par la machinerie qui s’anime devant lui, et qui en tire les conséquences à la fois techniques et artistiques pour sa propre création.
C’est ainsi que, pour « The Bride’s Song », « des visions d’images et de mise en scène [sont venues] petit à petit », nous raconte-t-il. « Cela faisait plusieurs années avant le lancement du projet que je prenais des notes sur des idées ou des sensations qui me semblaient parfaites pour le film. J’aime imaginer de petits détails à l’écran qui viennent enrichir l’histoire. Autour de ça, l’histoire s’est construite. Je connaissais déjà la structure principale, il fallait simplement relier les points, supprimer ce qui ne servait à rien, ajouter ce qui manquait. C’est un jeu sans fin, car je relis le scénario tous les deux mois, et il y a toujours quelque chose que je veux modifier ».

Le cinéaste ne s’intéresse pas seulement au manoir en lui-même, en tant qu’objet fini, mais aussi et surtout à la manière dont celui-ci a été pensé, et cet intérêt pour la démarche des imagineers lui sert incontestablement aujourd’hui dans son rôle de réalisateur, les deux étant finalement très similaires :
« Walt Disney lui-même disait que Disneyland était écrit comme un film de cinéma. C’est d’ailleurs la base de toute bonne attraction. C’est aussi la raison pour laquelle je préfère les parcs d’attractions qui créent avec la formule « Idée d’une histoire + concevoir la machine » au lieu de « Acheter une machine + mettre une histoire dessus ».
Cette formule, Phantom Manor en est évidemment l’incarnation parfaite. Et lorsqu’on lui demande ce qui, selon lui, est le plus « cinématographique » dans l’attraction, notamment parmi l’éclairage, les décors, les personnages ou encore la musique, Johan Souply répond : « C’est l’ensemble de tout, bien sûr, mais je peux mentionner un détail en particulier : c’est le mouvement ».
Un élément qui relève à la fois de l’analyse et du sensoriel, et qui révèle toute la densité du dialogue créatif qui semble s’être installé entre l’attraction et le réalisateur depuis maintenant de nombreuses années. « Que ce soit le mouvement d’un stretch où les murs s’étirent lentement vers le haut, les déplacements des Doom Buggies [les nacelles de l’attraction à bord desquelles les visiteurs embarquent, ndlr] qui glissent comme dans un travelling, ou toi qui marches dans la galerie des portraits en regardant les tableaux en passant ; le fait de toujours être en mouvement dans l’attraction renforce l’ambiance fantomatique et donne l’impression d’être dans un film. En marchant dans l’attraction, tu sais que tu es de passage. Tu ne peux que regarder, mais rien toucher. Et tu sais que tous ces décors sont là depuis 30 ans et y resteront. Ta présence n’a aucun impact sur les lieux. D’une certaine manière, ton passage est fantomatique ».
Aussi, outre l’intention narrative sous-jacente qui imprègne l’attraction, ce sont également des détails décoratifs que le réalisateur mentionne comme une source d’inspiration cinématographique : « J’ai toujours aimé l’architecture, les moulures, les rideaux… Depuis mon adolescence, à chaque fois que je découvre un lieu de style « victorien », je le note dans un coin de ma tête en me disant : « Là, on retrouve l’ambiance de Phantom Manor » ». Il pointe également un détail visuel parmi les autres qui l’a toujours particulièrement fasciné : « Ce sont les gargouilles dans les stretchs [les salles dans lesquelles le public se retrouve à l’entrée de l’attraction, et dont l’une descend pour mener jusqu’au ride, ndlr] que je trouve complètement captivantes. D’autant plus quand elles montent lentement à dix mètres au-dessus de toi, et qu’elles semblent te regarder comme si tu étais dans une tombe. Elles n’ont pas l’air forcément méchantes, mais elles semblent savoir quelque chose que tu ignores ».
Ce sont donc sur ces observations et son expérience personnelle de l’attraction que Johan Souply s’est basé pour écrire son scénario, sans pour autant omettre certaines recherches complémentaires quant à l’histoire élaborée par les imagineers au départ : « Je n’ai pas eu besoin de [refaire] l’attraction pour écrire le scénario [étant donné que] je la connais […] par cœur. J’ai cependant dû l’explorer en détail pour prendre des notes sur la construction des décors, afin qu’ils soient très fidèles sur certains points. Je me suis aussi renseigné sur quelques aspects de l’histoire de Thunder Mesa pour éviter de vexer les experts, ainsi que sur certains éléments historiques liés à la ruée vers l’or ».
Il faut d’ailleurs en cela noter que plus qu’un film basé sur l’attraction Phantom Manor en tant que telle, le film de Johan Souply se concentrera aussi très largement sur Thunder Mesa. Comme l’avaient effectivement pensé les concepteurs de Frontierland à Disneyland Paris, la ville et son manoir hanté sont indissociables. Toutefois, à la question de savoir si l’on peut finalement considérer que « The Bride’s Song » sera en réalité une adaptation du land dans sa globalité, le réalisateur temporise : « Si j’avais eu quelques millions, oui, j’aurais pu. Mais disons plutôt qu’à l’inverse des films traditionnels de maison hantée, le film s’attarde bien plus sur la ville de Thunder Mesa et son passé intrigant que sur le manoir. Car l’un ne va pas sans l’autre. Vous découvrirez dans notre film l’importance de la ville et de ses habitants sur le destin des Ravenswood ».
D’ailleurs, le cinéaste précise aussi un point important quant au contenu de son film : il s’agira d’une histoire originale, et pas uniquement d’une reproduction filmée de l’attraction et du land qui l’entoure.
Une histoire originale avec « The Bride’s song »
Phantom Manor est lui-même une œuvre truffée de références et inspirations en tous genres, à savoir des références pop-culturelles telle que la voix de Vincent Price dans le morceau « Thriller » de Michael Jackson pour le rire maléfique du fantôme ; des références picturales comme le tableau « Tout est vanité » de Charles Allan Gilbert pour l’animatronique de la mariée sanglotant devant son miroir, ou encore des références naturalistes à l’image de la Fourth Ward School (située à Virginia City, Nevada), dont l’architecture du manoir s’inspire directement, pour ne citer qu’elles. Par conséquent, il ne saurait être plus logique que l’attraction devienne à son tour une source d’inspiration pour d’autres artistes.

Avec leur film, Johan Souply et son équipe vont inviter le public à quitter la posture de visiteur à laquelle il est habitué dans le cadre de son rapport à Phantom Manor, pour adopter cette fois-ci une posture de spectateur, et se laisser porter par une narration inédite. En effet, avec « Phantom Manor : The Bride’s Song », le réalisateur entend raconter sa propre histoire autour du manoir, et ne proposera donc pas une redite trait pour trait de tout ce que l’on voit dans l’attraction. « Faire un film sur un univers existant est à la fois une source de motivation et une malédiction », exprime-t-il à ce sujet. « C’est un moteur, car tu sais que ton travail ne sera pas vain : tu partages une émotion commune et tu as la garantie de toucher un certain public, déjà attaché à une base solide. Mais c’est aussi une malédiction, car comme pour tout univers que les gens connaissent déjà, tu vas forcément en décevoir certains. C’est pour cette raison que le film porte le sous-titre « The Bride’s Song ». C’est une façon de dire : « Prenez l’histoire telle qu’elle est, sans chercher à y retrouver vos propres interprétations ou fantasmes. » La magie de cette attraction réside dans l’énorme place laissée à chacun pour combler les trous de l’histoire avec son imagination ».
Par conséquent, « mon histoire brise […] certains acquis », poursuit Johan Souply. « Dans tous les cas, notre proposition restera unique. Je veux que le film ouvre des portes et des possibilités, plutôt que de clore définitivement l’histoire en disant : « Voilà comment cela s’est passé »».
En ce sens, les personnages introduits à l’origine par les créateurs de l’attraction, à savoir la famille Ravenswood, ne seront pas nécessairement les pierres angulaires de l’histoire du film : « Mon film mettra l’accent sur des personnages que nous avons créés, reléguant Henry et Melanie Ravenswood au second plan ».

Et cette liberté artistique prise dans le film vis à vis du « ride » et de son fil narratif est en réalité une démarche parfaitement cohérente avec l’essence même de Phantom Manor. Ce ne sont pas spécifiquement les scènes que l’on visite dans l’attraction que Johan Souply souhaite adapter, mais plutôt un univers, et cet univers, c’est d’ailleurs ce qui différencie le manoir parisien de son homologue américaine, la Haunted Mansion, première version de la maison hantée façon Disney. « Haunted Mansion est conçu comme une suite de gags rigolos et effrayants, tandis que Phantom Manor est conçu comme une véritable histoire », explique le réalisateur. « Et encore plus depuis sa version 2 [la nouvelle version de l’attraction depuis sa réouverture en 2018 suite à une longue rénovation, ndlr], bien que je n’y adhère pas sur tous les points. Cette deuxième version a beaucoup renforcé l’importance de l’histoire dans l’attraction ».
Si l’on prend l’exemple des portraits qui s’étirent dans la « stretch room », « aujourd’hui, chaque portrait raconte quelque chose en lien avec l’histoire. Mais avant, on voyait Melanie cueillant des roses, ce qui réveillait le jardinier dans sa tombe… Quel rapport avec l’histoire ? Ou encore, en voulant mettre ses pieds dans un ruisseau, Melanie faillit se faire attraper par un lézard géant… Qui a eu cette idée ?! Ou est le rapport avec l’histoire ? Eh bien, aucun, car le principe des portraits dans les stretchs à l’époque de Haunted Mansion, c’était juste de montrer une situation anodine qui devient dramatique une fois le tableau complètement déroulé. Mais en 1992, il semblerait que les créatifs ne s’étaient pas encore posé la question : « Qu’est-ce que ça apporte à l’histoire du manoir ? » Idem pour les portraits de la galerie avec la « méduse ». À l’époque, le côté « gag sans sens » de Haunted Mansion était encore très présent. Sans parler de la voix du Phantom qui nous précise qu’il s’agit d’un effet d’optique… Merci à lui pour cette information terrifiante ! »
Phantom Manor est donc encore et toujours un lieu chargé ; chargé de sa propre d’histoire, qui, bien qu’elle ait été montée de toutes pièces par ses inventeurs, est dotée d’une puissance narrative et évocatrice absolument démentielle.
Malgré sa reprise du concept de « train fantôme » – ce qui pourrait laisser le visiteur s’attendre à une expérience de peur très palpable, avec « jump scares » et autres décors effrayants à foison -, l’attraction utilise en réalité beaucoup la technique du « hors-champ », c’est à dire que de nombreux éléments et détails dissimulés tout au long du ride suggèrent des événements qui se sont produits dans le passé, mais sans jamais réellement les décrire, comme si le manoir essayait de dévoiler des indices aux visiteurs pour qu’ils essaient de comprendre l’histoire par eux-mêmes, bien que cette dernière soit aujourd’hui davantage explicitée qu’elle ne l’était auparavant.
C’est ainsi ce subtil équilibre entre ce que l’on voit et ce que l’on imagine qui intéresse tout particulièrement Johan Souply. «C’est l’ambiance et les émotions que j’ai envie d’adapter », précise-t-il, « et paradoxalement, ce que je veux surtout adapter, c’est ce qui n’est pas dans l’attraction. Mon film n’est pas un copier-coller du ride. Il offre des éléments pour comprendre pourquoi le manoir est ce qu’il est aujourd’hui. D’ailleurs, j’ai passé beaucoup de temps sur l’écriture pour que, si tu regardes le film et que tu fais l’attraction juste après, tout semble cohérent, à quelques détails près ».
Il ajoute en ce sens que « ce qui rend le manoir mystérieux, c’est le temps qu’on passe à l’observer de l’extérieur, en se posant une multitude de questions. Et le moment où l’on entre dans le manoir, c’est l’apothéose. Je veux garder cet aspect dans le film. C’est aussi une inspiration directe du film Psychose d’Alfred Hitchcock, où le manoir, qui d’ailleurs est un peu le jumeau de Phantom Manor, reste intrigant tout au long du film, mais on n’y entre qu’à la fin ».
D’ailleurs, des inspirations, le film en comportera plus d’une ; car s’il est un passionné d’attractions et d’expériences immersives, Johan Souply est également un cinéphile. Pour lui, l’un va d’ailleurs bien souvent avec l’autre et cela se confirme lorsqu’on l’interroge sur sa vision de la saga de films « Pirates des Caraïbes » par exemple, elle-même adaptée de l’attraction Disney éponyme : « J’adore la direction artistique de Pirates des Caraïbes et la réalisation de Gore Verbinski. Cela fait partie de mes sagas préférées, c’est pour moi le summum de ce que peut faire Hollywood en blockbuster, quand on confie le travail à des personnes de talent. D’ailleurs, plusieurs images de Pirates des Caraïbes figurent dans mon dossier de références artistiques pour Phantom Manor, que ce soit pour les maquillages des visages ou les éclairages ».
Et bien entendu, au-delà des parcs, ses références sont multiples. « Harry Potter, dans ses films les plus sombres, est aussi une référence que je cite souvent » mentionne-t-il. « Il y a beaucoup d’inspirations en tout genre dans la création de ce film. Tout à l’heure, je parlais d’Alfred Hitchcock pour la mise en scène du manoir de l’extérieur. Steven Spielberg ou Martin Scorsese m’inspirent pour les dialogues. Quentin Tarantino, pour les déplacements des personnages dans une pièce pendant un échange. Tim Burton, évidemment, pour le côté « surnaturel » même quand il filme des vivants. Et Zack Snyder, pour sa mise en image très sérieuse et soignée d’événements importants, voire sacrés ». Et même « au delà des réalisateurs, les compositeurs comme Danny Elfman ou Hans Zimmer ont beaucoup eu d’impact sur ma façon d’imaginer le film » affirme le réalisateur.
En somme, le film de Johan Souply sera une œuvre qui aura pour effet de perdurer l’héritage artistique et conceptuel des imagineers du Phantom Manor, tout en créant sa propre légende. « Ce ne sera pas forcément le film que tout le monde espère voir, mais ça sera le film dont moi j’ai toujours rêvé », conclue le cinéaste.
Pour finir, il nous dévoile en quelques mots ce à quoi l’on pourra donc s’attendre avec « Phantom Manor : The Bride’s Song » : c’est « une histoire de fantôme dans le Far West », évoque-t-il, et qui « pose la question : Peut-on attendre éternellement l’être aimé ? ».
De quoi méditer, en attendant la sortie du film…